Mon trip express à Gênes ou le jour où j’ai parcouru 340 kilomètres pour réaliser mon rêve – Partie 1

Il existe des rêves qu’on ne peut enlever à une enfant.

Comme si on pouvait faire l’impasse sur cette partie de soi. Comme si on allait vivre sans. Comme si on pouvait faire semblant de continuer en se disant « un jour peut-être ». « Passion. État de celui qui subit la souffrance. Supplice. Sentiment d’attirance irraisonné envers un concept ». Ma vie gravite autours des Orques depuis mes trois ans. Le retour de flamme devait bien arriver un jour. Une passion ne meurt jamais. Elle revient, plus grande, plus forte, plus oppressante quand elle a été enfouie trop longtemps. Trois ans que j’ai renoncé à mes projets. Trois ans que je m’éloigne d’Elles sans m’en rendre compte. Trois ans que je m’en mords les doigts et que je regrette de ne pas avoir cru en mes rêves. Certaines personnes n’ont pas mesuré le poids de leurs mots, au point de détruire le moindre espoir qui animait mon désir de faire de ma passion un avenir. Aujourd’hui, je sais que tout est de ma responsabilité. J’accepte que j’ai eu tord d’abandonner mes études en biologie, sans avoir le cran de continuer en affirmant mes convictions. « OUI j’y crois, OUI j’y parviendrai » voilà ce que j’aurais dû répondre aux gens qui me suggéraient de chercher une autre voie. Aujourd’hui je sais que je dois emprunter un autre chemin, une autre route, pour les rejoindre et vivre mes rêves. Elles ont bercé mon enfance, elle ont contribué à faire de moi ce que je suis. J’arrive, je me battrais, pour Elles. Pour protéger leur espèce et faire valoir leurs droits.

« Parce qu’une histoire d’orque n’est jamais petite. »

Le 14 juin 2019, j’écrivais ces quelques mots. Ils retentissaient comme le son du gong, le terme d’une longue période de vide. La fin du désespoir, la détermination d’aller au bout de mes objectifs. Ce que j’ignorais à ce moment là, c’est que j’allais vivre mon plus vieux rêve bien plus rapidement que je le pensais.


Le 1er décembre 2019, un petit groupe de quatre orques fait son apparition dans le port de Pra’ en Italie. C’est un événement rare. Les orques sont présentes en méditerranée mais s’approchent rarement des côtes. Ce petit groupe composé d’un mâle & d’une femelle adulte, d’un juvénile et d’un bébé, est visiblement très faible. Le port commercial de Gênes semble être devenu leur refuge et, même si elles le quittent plusieurs fois dans la journée, elles y rentrent tous les soirs. Une équipe composée de scientifiques et des membres de la compagnie Whalewatch Genova sont en charge de les observer pour comprendre ce qu’elles sont venues faire ici. Pendant cette période, je travaille en tant que vendeuse/tireuse photo pour un photographe non loin de Toulon, dans le var. À ce moment là, je ne percute pas trop l’opportunité qui se présente à moi.

Photographie par Daniela Papi.

Sur internet, nous sommes un réseau de passionnés d’orques à se connaître. Evidemment, la nouvelle inédite se répand et beaucoup de passionnés du Sud-Est font le déplacement jusqu’à Gênes pour aller observer les orques. Et puis, c’est là que je me dis « et pourquoi pas moi ? ». Pour des raisons économiques et écologiques, je demande sur mes réseaux si des personnes ont envie de se rendre à Gênes avec moi. Mes jours de repos tombant les lundis et mardis, il n’y a personne de disponible pour se joindre au voyage. L’évidence commence peu à peu à se dessiner, je dois partir seule. Le problème ? J’ai la trouille. À ce moment là, je n’ai encore jamais voyagé en solitaire. Pourtant, l’Italie, ce n’est pas vraiment loin ! Mais l’idée de me retrouver seule dans un pays dont je ne connais ni la langue, ni la culture me fait extrêmement peur. Malgré tout, je prends mon courage à deux mains et je commence à organiser mon petit Trip.

Il n’y a aucun trajet direct de Toulon à Gênes. J’envisage d’abord le train mais, nous sommes en pleine grève et la quasi totalité de ces derniers sont annulés. Je recherche donc des covoiturages pour me rendre à Nice où il est plus facile de trouver un transport vers l’Italie. Cependant, je ne réserve rien, je me pose beaucoup trop de questions.. Et si je me perdais ? Et si je ne les voyais pas ? Et si les orques quittaient le port avant que je n’arrive ? Et si j’étais déçue ? Toutes mes interrogations me retiennent alors que tout le monde me pousse à y aller.

Le dimanche 8 décembre, les orques rentrent à nouveau dans le port à la fin de journée. La chance pour qu’elles le quittent avant le lendemain est faible. Je prends la décision de partir. Malgré la peur et l’angoisse de ne pas les voir, je sais au fond de moi que ce voyage va me changer. Une fois les covoiturages Bookés, je vais au lit avec la sensation que ma vie ne sera plus la même d’ici quelques heures.

Le lendemain, je me rends au point de rendez-vous où je vais prendre mon premier covoiturage jusqu’à Nice. Le départ est prévu à 8h. La conductrice s’appelle Magali, et la voiture ce jour là est exclusivement remplie de femmes. J’adore utiliser blablacar. J’y fais toujours de chouettes rencontres. Les échanges que nous pouvons avoir au cours d’un trajet sont parfois bien plus enrichissants que l’on ne peut le penser. Jusqu’à présent, j’ai toujours voyagé avec de supers covoitureurs et vraiment, j’en suis très contente !

J’embarque dans mon deuxième covoiturage vers midi trente. Nous sommes 4 dans la voiture, Simon, le conducteur, sa petite amie et un jeune architecte italien qui travaille à Nice. Encore une fois, nous échangeons sur des sujets aussi intéressants que variés. Je ressens aujourd’hui beaucoup de gratitude pour toutes ces rencontres qui me permettent de grandir par la transmission d’expérience.

Nous approchons de Gênes et je commence à réaliser que le Port de Pra’ est bien plus loin du centre que je ne le pensais. À ce moment là, nous décidons sortir de l’autoroute pour rentrer dans le port. Les accès aux ports commerciaux sont interdits aux particuliers, il m’est donc impossible de descendre à l’entrée du port de Pra’. Nous reprenons l’autoroute et je demande à Simon de me déposer à la prochaine sortie. Il me dépose dans une station essence sur une route longeant la côte. Il est presque 15h30 et suis à pratiquement une heure de marche du Port de Pra’. Le soleil se couche tôt en décembre, et je dois me dépêcher si je veux réussir à apercevoir les orques avant la nuit. Je saute dans le premier bus en direction de Voltri, le chauffeur m’indique que les tickets ne peuvent s’acheter à bord. Constatant mon désespoir, il me fait une faveur en me laissant faire le trajet sans payer.

J’arrive à proximité de l’accès à la plage, je saute littéralement du bus et j’entame une course folle pour rejoindre la mer. Beaucoup de personnes sont déjà là, armées de jumelles et de lunettes d’observation. Je décide de longer la plage pour me rapprocher au plus possible du point de localisation des orques. La mer est agitée, les vagues brouillent la vision à l’horizon. Un peu plus loin sur la digue, je croise 2 jeunes hommes en train d’observer le sillage. Je leur demande si ils ont pu voir les orques aujourd’hui et ils me répondent qu’elles ont fait leur apparitions plusieurs fois dans la journée. Le bateau de Whalewatch Genova est visible au loin, les orques sont bien là, il faut que je me montre patiente. Quelques minutes plus tard, le bateau sort du port de Pra’, sans doute parce que les orques sont en train d’y sortir… Le soleil commence sa descente vers la mer et les deux jeunes hommes me saluent et s’en vont. Émue, je décide de rester là, à profiter du souffle puissant du vent et du bruit des vagues.

Mes premiers frissons me ramènent à la réalité, la nuit tombe et il commence à faire froid. Je suis à plus de trois heures de marche de mon auberge et je ne sais toujours pas comment m’y rendre. Je longe la côte en sens inverse pour rejoindre la circulation. J’aperçois une gare à quelques pas de la sortie de la plage et je me dirige dans sa direction. Le guichet est fermé mais les machines me permettent de prendre un ticket pour le centre de Gênes. Quelques minutes avant l’arrivée du train, je réalise que j’attends sur le mauvais quai et que la passerelle pour se rendre de l’autre côté de la voie est fermée. Je cours pour sortir de la gare, traverser la voie par un pont et redescendre du bon côté. La petite voix dans ma tête se moque de moi « tu as beaucoup couru ces dernières heures ».

Le train arrive, je monte dedans, m’assois contre la vitre. Un coup d’œil sur la page du Whale Watching pour prendre des nouvelles des orques : elles ont quitté le port à 15h45, et n’y sont pas revenues. 15H45, c’est le moment où j’étais sur la digue. J’y étais, le bateau sortait sûrement pour les suivre. Je suis arrivée à leur départ. Le décor défile et mes pensées s’assombrissent déjà. Mais bordel, qu’est ce que je fou là ?

Gênes est une très belle ville. La lumière des lampadaires éclaire les façades. L’ambiance est animée, la réverbération des moteurs n’est pas assourdissante. Je suis agréablement surprise d’apprécier le bruit des voitures ce soir là. Je m’enfonce doucement dans les ruelles étroites de la ville en direction de mon auberge. L’entrée de l’Abbey Hostel est visible de loin les portes vitrées laisse s’échapper l’éclairage chaud de l’accueil. Je suis chaleureusement accueillie par une jeune femme qui m’accompagne jusqu’à ma chambre. Après avoir déposé mon sac, je décide d’aller prendre une douche pour me détendre.

L’eau chaude coule sur mon visage. Je réalise que j’ai raté les orques de quelques minutes. Je suis triste de ne pas avoir pu les voir mais je suis tellement soulagée à l’idée qu’elles aient quitté le port. Pendant que la salle de bain se remplie d’un brouillard de vapeur chaud, je me demande ce que je vais bien pouvoir faire pour m’occuper ce soir…

À l’Abbey Hostel, il y a une jeune Allemande Francophone qui fait un volontariat. Nous discutons un moment avant que je ne me décide d’aller chercher de quoi manger. La vérité c’est que je n’ai presque pas un sous sur moi, que ma carte bancaire est bloquée et que je dois garder dix euros pour le covoiturage Nice-Toulon de demain. Je n’ai donc pas trop le choix en terme de ravitaillement, direction le Carrefour Market acheter du pain, du fromage et des clémentines. Après avoir rangé dans mon sac ce bien maigre repas, je décide d’aller me promener sur le port. À ma grande surprise, il est presque vide. Le marché de noël est fermé et seulement quelques personnes profitent de la patinoire.

J’ère sur les quais à proximité de l’aquarium de Gênes et mes démons resurgissent. Je me sens perdue et extrêmement triste d’avoir fait tout ce chemin pour rien. Je me demande encore qu’est-ce que je fais ici et qu’est-ce que je vais pouvoir faire jusqu’à mon départ. Les lumières du port reflètent sur l’eau calme.J’observe l’ondulation des vagues au loin, imaginant une dorsale fendre l’horizon. « Ce n’est pas aujourd’hui que tu devais vivre ton rêve » me dis-je intérieurement. Je tourne le dos au port et me dirige vers l’auberge.

Ce soir là, je m’endors le coeur gros en me promettant que j’irais très bientôt en Norvège pour voir les orques.

Suite et fin la semaine prochaine.