Mon trip express à Gênes ou le jour où j'ai parcouru 340 kilomètres pour réaliser mon rêve – Partie 2

Il fait encore sombre quand le réveil sonne. Je sors du lit calmement pour me doucher et me préparer. Le silence règne dans l’auberge quand je descends dans la cuisine. La réceptionniste est déjà au rendez-vous en préparant le petit déjeuner. Je lui demande poliment si je peux me servir un thé. Elle accepte et m’indique où trouver ce qu’il me faut. Nous échangeons quelques mots et je décide de partir arpenter les rues de Gênes. La rue est déjà bien animée, le léger souffle du vent est apaisant. Je marche en longeant le port quand, par pur hasard, je prends mon téléphone pour voir les nouvelles du matin publiées par Whalewatch Genova :

« Les orques sont de nouveau rentrées dans le port »

Mon cœur s’élance, il est 8h30. Il y a 45 minutes de train pour me rendre à Voltri, 45 minutes pour revenir ici. Mon bus pour rentrer en France est à 11h30, le timing est trop serré. J’y vais, j’y vais pas ? J’hésite une fraction de seconde et me voila déjà partie en direction de la gare pour sauter dans le premier train, direction le port de Pra’. L’attente est longue sur le quai, je m’impatiente. Mille questions se bousculent dans ma tête. Le train est enfin là, je saute à bord.

Une magnifique ascension du soleil sur la mer ligure défile sous mes yeux mais je n’ai qu’une seule hâte, arriver sur la plage et sortir mes jumelles pour scruter l’horizon. Le train s’arrête, je descends et me mets à courir vers la mer. L’envie de tenter de rentrer dans le port commercial m’effleure l’esprit. 18 minutes de marche pour s’y rendre, est-ce raisonnable ? Vais-je pouvoir accéder à la côte ? Trop d’incertitudes font que je prends la décision de me rendre au même point de vue que la veille. Un peu loin, mais tant pis, c’est mieux que rien.

Une femme se tient là, debout face à la mer. Elle est visiblement venue pour la même chose que moi puisqu’elle tient, dans ses mains, une paire de jumelles.. Je l’aborde en lui demandant si elle a vu les orques, elle me répond qu’elle est là depuis quelques minutes et qu’elle ne les a pas encore vues. Nous échangeons sur la situation de ces orques, la mort du bébé quelques jours plutôt, l’état dans lequel elles se trouvent. Nous sommes toutes les deux conscientes que la situation n’est pas normale..
Son mari s’exclame tout à coup, nous regardons dans nos jumelles mais je ne vois rien. Elle me prête généreusement les siennes qui sont de meilleures qualités. Je scrute à nouveau l’horizon quand soudain…

Une dorsale perce l’eau sous mes yeux. Un torrent d’émotions se déverse en moi. Elles sont là, et je peux les voir. Mes yeux sont toujours rivés sur la mer et soudain, entre deux vagues, une deuxième dorsale fend l’horizon. La petite fille qui rêvait de voir des orques libres vingt ans plus tôt n’en reviendrait pas…

Le couple qui me tient compagnie décide de longer la côte pour se rapprocher. Je n’ai malheureusement pas le temps de me joindre à eux. Nous nous saluons et ils s’éloignent au loin. Je profites encore de mon dernier quart d’heure pour continuer d’observer l’horizon dans l’espoir de voir une dernière dorsale. Mon souhait est exaucé quelques secondes avant de partir. Le mâle du groupe fait son apparition. Quelques larmes ruissellent sur mes joues mais je n’ai pas le temps de me remettre de mes émotions. Je dois retourner dans le centre de Gênes pour prendre mon transport vers la France.

Sur le chemin du retour, j’écrivais ces quelques lignes :

« Je viens de vivre les deux jours les plus intenses, les plus fous de toute ma vie. Hier j’ai parcouru plus de 340 km pour me rendre à Gênes. Aujourd’hui me voilà reparti de cette ville en ayant réalisé mon rêve.

Dans ce bus, mes larmes coulent. Il y a de la joie bien sûr, de la joie car j’ai vu des Orques libres pour la première fois de ma vie. Un rêve d’enfant que je porte en moi depuis des années. Je suis fière de moi aujourd’hui car c’est la première fois que je pars seule, loin de ma maison, sans repères ni pied à terre chez qui me rendre. Il n’y a rien de plus beau que se donner les moyens de vivre ses rêves.

Nous longeons la côte Italienne et je sais que mes larmes portent aussi de la tristesse. Face à la beauté de la mer, je me souviens que ces quatre Orques ne devraient pas être ici… Je suis triste pour ce groupe qui vient de perdre un bébé, et je me rends compte à quel point cet animal que j’admire tant, commence à être menacé par l’homme.. La surpêche, le plastique, le réchauffement des eaux, la pollution… Aujourd’hui, chaque branche de notre écosystème est menacée. Et si des super-prédateurs comme les Orques en viennent à être touchées, je vous laisse imaginer ce qui se passe en dessous d’elles..

Je savais, avant de partir, que ce voyage ne serait pas une partie de plaisir. Mais, si je me suis donné beaucoup de mal pour venir les voir, c’est parce que je sentais au fond de moi que je devais le faire… Je prends conscience que chacun de mes gestes au quotidien sont importants, que je dois faire de mon mieux pour limiter mon impact sur cette planète, et tout faire pour la protéger..

J’espère de tout cœur que ce petit groupe pourra se remettre de ces derniers jours difficiles et regagner le large très rapidement…

Ces orques m’ont menée jusqu’à elles pour me permettre de ne plus avoir peur de vivre. J’espère que ce n’est que le début de mon aventure auprès d’elles.

Merci, je vous aime »

Lors de ce minuscule séjour à Gênes, j’ai non seulement réalisé mon plus vieux rêve mais je suis également revenue changée.

Dans cette course folle, j’ai rencontré beaucoup de personnes. Des gens qui m’ont offert de leur précieux temps. Qu’ils m’aient aidé à trouver mon chemin ou que nous ayons eu une conversation, ces échanges m’ont fait concevoir une humanité plus bienveillante.

Aussi, ce séjour a été un voyage intérieur qui m’a permis de comprendre que j’étais capable d’accomplir de belles choses. J’ai réalisé à quel point il était important que je continues mes efforts pour limiter mon impact sur cette planète. Continuer d’apprendre et d’améliorer mon propre mode de vie. Penser autrement pour faire grandir mon esprit. J’ose le dire aujourd’hui, je suis fière du chemin que j’emprunte car, même si je ne suis pas parfaite, je donne le meilleur de moi-même.

Enfin, ce voyage a amplifié mon désir d’explorer notre terre et d’aller à la rencontre des orques du monde entier.


Au moment où j’écrivais cet article, je devais être à Londres pour l’événement March for the Dams, une marche pour dénoncer l’inaction des autorités américaines face à l’extinction des orques résidentes du sud. Mais, à cause de la propagation fulgurante du Covid-19, j’ai du rentrer en France avant le début du confinement.

Les orques de Gênes et les orques résidentes du sud ne sont pas les seules espèces à subir les conséquences de l’activité humaine. Aujourd’hui, toi et moi, nous sommes obligés de rester chez nous pour limiter la propagation d’un virus qui ne nous aurait probablement pas atteint si nous n’avions pas des moyens de transports aussi rapides. La situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui est une conséquence directe de nos modes de vie. C’est bel et bien le serpent qui se mord la queue…

J’ose espérer que tout ceci ne servira pas à rien. J’espère du plus profond de mon cœur que ce confinement sera un temps de réflexion sur nos vies et ce que nous faisons sur cette planète. J’espère que nous ouvrirons les yeux sur ce et ceux que nous détruisons pour notre confort. Une autre vie est possible, nous pouvons vivre en respectant notre monde. Profitons de ce temps pour ouvrir les yeux et tenter de sauver ce que nous sommes en train de perdre. Chaque effort compte, même les tiens…