22h47 devant le miroir

Avertissement : cet article raconte de manière très brute mon comportement quand je souffrais de troubles alimentaires. Ce texte peut réveiller des émotions difficiles, si tu souffres en ce moment même de TCA je te recommande de remettre ta lecture à plus tard.

Le bip claquant du réveil me tire du lit en un éclair. Ce matin est un grand jour de renouveau et d’espoir. Aujourd’hui je suis pleine de motivation, la chaleur de ma couette ne me retient pas. Je suis prête, ma vie va changer, du tout au tout. Je vais enfin m’aimer, me trouver belle, prendre confiance en moi. Oui c’est décidé, cette fois-ci j’y arriverai. Cette fois-ci je vais enfin avoir le corps dont je rêve. Cette fois-ci je vais maigrir.

5h15 je sors du lit

Hier, avant d’aller me coucher, j’ai pris quelques photos de mon corps. Dans quelques semaines, je pourrais constater le changement ! Je regarde ma brassière et mon legging posés sur ma chaise. Qu’est ce que j’avais hâte de les enfiler.. Mon tapis est aussi là, prêt à être déroulé ! Ça y est, c’est aujourd’hui ! Enfin… J’ai l’impression de renaître, j’ai toutes les clefs en mains pour y arriver de toute façon. 

Le son à fond dans les oreilles, mon corps commence une danse frénétique au rythme de la musique. Je compte. Un, deux, trois.. sept, huit, neuf… dix-neuf, vingt, vingt-et-un.. vingt-neuf, trente ! Waouh encore deux séries et on passe au jambes. Un, deux, trois.. neuf, dix, onze… dix-neuf, vingt… vingt huit, vingt-neuf, trente ! Mon ventre brûle, j’ai mal, c’est bon signe. J’aime sentir mes muscles en ébullition.

C’est comme si je sentais ma graisse fondre.

Je propulse mes jambes en l’air, je maintiens, je recommence. Elles tremblent, mais je sais que c’est normal, je n’ai plus l’habitude. Ça reviendra ! Allez courage c’est presque fini ! … onze… douze… treize… Ah non, tu ne vas pas lâcher maintenant ! T’es bien plus forte que ça, allez hop, tes bourrelets ne vont pas disparaitre sans rien faire !

Allongée sur mon tapis, moite de sueur, je regarde mon ventre aplati par la gravité : Bientôt, tu seras plat comme ça, même quand je serai debout !

6h34 dans la cuisine

Mon application calcule à la calorie prêt ce que je mange et ce que dois dépenser dans la journée pour atteindre mon objectif. 1000 calories/jour. Je mange ce que je veux tant que je ne dépasse pas ça. En plus de ça je fais du sport, alors j’en brûle bien quelques unes !

Ah, des noix, j’vais manger des noix ! Combien m’en faut-il pour ne pas dépasser.. ok, 15 grammes.. ça correspond à… une noix et demi ! Avec ça un verre de lait d’amande et une pomme. C’est peu quand même..

 – Tu manges que ça ?

– Oui ça me suffit ! 

7h43 à l’arrêt de bus

Je soupire et je souris. 

Le printemps s’installe peu à peu. Les doux rayons du soleil annoncent le retour des shorts et des manches courtes. J’aime cette période. Pourtant, chaque année, elle me pousse dans les entrailles de mes troubles les plus profonds. 

Mais cette fois-ci, c’est la bonne. Plus rien ne m’arrêtera.

12h24 au self

– Tu ne prends pas de hamburger ?

– Non, j’en ai pas envie.

– Oh, tu peux le prendre et me le donner ?

– Bien-sur !

Je salive. Généralement, ils ne sont pas radin sur les légumes. Dois y avoir combien là, 150 grammes ? Ouais allez, 150 grammes c’est bien. Je n’ai même pas le temps de réfléchir que mon téléphone est déjà dans mes mains pour rentrer scrupuleusement mes donnés alimentaires. 

Mes yeux fixent les allers-retours des hamburgers entre les assiettes et les bouches de mes camarades. Je voudrais ne pas les regarder mais c’est plus fort que moi. 

Y’a trop de bruit ici, on se rejoint dehors ?

Les semaines passent, mon corps s’allonge. Tu vois, c’est pas compliqué de changer, ce n’est qu’une question de volonté !

– Waouh, tu as maigris non ?

– Oui ! J’ai perdu dix kilos !

– C’est quoi ton secret ?

– Oh, pas grand chose, je fais juste un peu de sport ! »

Un training tous les matins, du running un jour sur deux et du vélo le dimanche. Qu’est ce que j’aime le sport !

16h43 au coin fumeur

La pointe crépitante de ma clope se consume au rythme effroyable des torsions de mon estomac. J’ai pas l’impression d’avoir fumé, une deuxième clope calmera ce vacarme.

 Qui veut un Kinder ? 

Je n’en veux pas, c’est évident.

Des kinders. Bon, j’en mange qu’un, De toute façon j’ai des calories d’avance. Juste un.

Le goût sucré du chocolat glisse sur mes papilles. Putain c’est trop bon. Mes mains sont incontrôlables. La barre de chocolat à peine dévorée, mes doigts en ont déjà décortiqué une autre. Je ne les compte plus. Le paquet semble vide. Je perds le contrôle. Dès que je mets un truc mauvais à la bouche, c’est comme si mon corps tout entier s’alliait contre ma tête. Je ne peux pas m’arrêter, j’engloutis tout ce qui passe.

J’ai honte.

19h54 dans ma chambre 

Allongée au sol, je touche mes hanches. Voir les bosses que dessinent mes os sous ma peau me procure un plaisir indescriptible. Ça veut dire que ça marche. Mes côtes forment un creux. J’aimerai tellement pouvoir le voir debout.

À TABLE ! 

La quiche au thon de maman fait chuter le conteur de calories dans le rouge. Merde, j’ai trop mangé.

 – Tu ne prends pas de dessert ?

– Non, je n’ai plus faim.

Merde, +500 grammes. Je t’avais bien dis d’aller courir quand tu dépasses de trop.

La tête dans les toilettes, je regarde les vaguelettes de l’eau au fond de la cuvette. La pression de mon genou comprime mon estomac. Je suis là depuis combien de temps déjà? Je contracte mon oesophage mais rien ne sort. Un stylo, il me faut un stylo ! Rien, ça marche pas. Même pas fichue de te faire vomir !

Va bien falloir trouver quelque chose.

 – Maman, je vais courir.

– Encore, tu y as été hier !

– Ouais, ça me fait du bien 

22h47 devant le miroir

Non mais tu te vois ? À quoi tu ressembles ? T’es encore grosse meuf, faut que tu fasses encore plus d’efforts ! Ça, c’est les paquets de gâteaux que tu t’enfiles. Bah quoi, c’est quand même pas bien compliqué de faire du sport et de manger équilibré, non ? Tu sais quoi ? T’es la seule responsable de tout ça. Si tu reprends tes kilos tu ne pourras t’en prendre qu’à toi même. T’as aucune volonté, comment tu veux y arriver, hein ?

5h10 le printemps suivant

Le bip claquant du réveil me tire du lit en un éclair. Ce matin est un grand jour de renouveau et d’espoir. Oui c’est décidé, cette fois-ci j’y arriverai…


Si tu te reconnais dans ces lignes,

Si toi aussi tu as l’impression de te battre contre ton corps,

Si toi aussi tu as l’impression que tu n’accepteras jamais ton physique,

Si toi aussi tu fais tout pour maigrir, au péril même de ta santé mentale et physique,

Je veux que tu saches que tu n’es pas seul.

Et même si la culture des régimes t’as fait croire que pour être beau tu devais faire un 38, même si elle t’as fait croire que changer était facile, qu’il suffisait juste d’un peu de volonté. Tu n’as pas à te sentir coupable. Tu n’as pas à avoir honte de tes compulsions alimentaires. Ce n’est ni un manque de motivation ni un manque de volonté. Tu n’es pas nul, tu n’es pas incapable, tu n’es pas faible.

Tu es humain.

Ton corps n’est pas fait pour être contrôlé, privé, régulé, quantifié ou mesuré. Tu as le droit d’être qui tu es, tu as le droit de manger, sans aucune condition. Tu as le devoir de t’accepter et ce n’est pas trop tard pour commencer à t’aimer